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Littérature limoneuse

  • La double vie de Mr Rinzi

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    C’est derrière la statue de Diderot, une petite rue presque oubliée de la province germanopratine. Dans ce segment préservé d’une voie raccourcie, gîte la Librairie Paul Jammes, un peu à l’écart du bruit du boulevard voisin. Ce vénérable et très actif établissement, constitue à lui seul l’attrait principal de la rue Gozlin.

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    Le photographe André Kertész a consacré en 1975 un album à ce fleuron humaniste situé au 3, du côté droit quand on vient de la rue Bonaparte. Zoomons sur la façade.

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    Si la déco intérieure et l’éclairage de la librairie sont cosy façon moderne, les vitrines ont eu le bon goût de rester les mêmes au fil des rénovations indispensables. Zoomons sur les vitrines.

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    Toujours quelques beaux livres d’autrefois choisis pour la curiosité du passant qui veut bien un moment se déconnecter de son i-phone. Tiens, un nouveau catalogue ! « Un catalogue Jammes c’est toujours un événement » dit la rumeur du sixième arrondissement. Je me suis payé le luxe d’entrer dans la boutique.

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    L’élégante couverture du catalogue, en Didot des familles (la belle typographie est assez le genre de la maison), promettant, entre autres, des Fous littéraires.

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    Une partie non négligeable -75 numéros exactement- est consacrée en effet dans cette 294e cuvée de la Librairie Jammes aux chers oiseaux rares de Raymond Queneau.

    On y retrouve quelques vedettes du genre : Berbiguier de Terre-Neuve du Thym et ses Farfadets,

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    Jean-Pierre Brisset et sa Science de Dieu qui se cultive « à l’heure du thé au logis » [Théologie], Nicolas Cirier dont l’Imprimerie Royale se sépara parce qu’on lui reprocha de ne pas avoir l’œil typographique.

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    J’en passe et des non moindres.

    Mais ce qui a retenu surtout mon attention c’est un manuscrit en écriture cryptée dont une double page calligrammatique est reproduite dans le catalogue Jammes.

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    Citons la description de cet étrange opus dont l’auteur a nom Rinzi : « Pour rédiger ce texte, il a inventé un nouvel alphabet où se mélangent des lettres grecques, des signes empruntés au chinois ou à l’astrologie, et quelques inventions personnelles. (…) pour accentuer le caractère hermétique de son texte, Rinzi l’a rédigé en lettres minuscules presques illisibles, même avec une loupe : environ 100 lignes à la page ». On est précis chez Jammes et le rédacteur de cette notice de présentation indique qu’il serait « peu honnête » de « classer d’office » Ernest Rinzi « parmi les fous littéraires et pourtant, il semble appartenir à la classe des cerveaux mystérieux, étrangers et mystiques ».

    C’est vrai que son nom ne figure pas dans la Somme d’André Blavier qui fait autorité en la matière. Que ce soit dans la première édition chez Henri Veyrier (1982)

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    ou dans sa refonte, très augmentée, parue aux Éditions des Cendres en 2000.

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    Même si l’œuvre de Rinzi ne rencontra sans doute jamais « le moindre écho ». Même si elle nous arrive parfaitement indemne de « reconnaissance », n’ayant nullement été « reconnue comme valable par un autre individu » pour reprendre le vocabulaire des Enfants du limon.

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    Vierge en quelque sorte.

    Ernest Rinzi est mentionné par contre dans le Bénezit, ce dictionnaire des peintres et sculpteurs cher aux antiquaires. C’est que Rinzi (1836-1909) est un miniaturiste anglais assez connu.

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    De ce point de vue on pourrait rapprocher sa démarche de celle du graveur (et ami de Zola) Fernand Desmoulin. Portraitistes mondains au grand jour et artisans du mystère dans la nuit de la création.

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  • Roger Lorance de la teinture à la peinture

    Villeneuve-les-Avignon on n’y va pas tous les jours. La dernière fois c’était il y a 8 ans. La rue de la République a changé. Des boulets noirs ont poussé pour dissuader le stationnement. Ça fait grande ville là où c’était bon enfant. On ne s’arrête plus devant chez Roger Lorance. Sa teinturerie est toujours là mais elle a été transformée en restaurant flambant neuf. Dans cette boutique au bois dormant, le peintre-poète était resté depuis la fin de ses activités en 1969.

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    Son atelier s’était superposé aux derniers vêtements que plus personne ne viendrait chercher.

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    Aux murs les vestiges d’anciens panonceaux commerciaux côtoyaient des poèmes manuscrits qui traitaient de la Schizophrénie ou de la Divinité.

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    La peur, la révolte ontologique en alexandrins. « Dieu, s’il existait serait très mauvais ». L’auteur, vieil homme voûté mais œil alerte, avait connu des moments difficiles.

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    Il ne s’en cachait pas, derrière sa barbe qui le fait ressembler à Francis Jammes. Ne devait-il pas au photographe Clovis Prévost notre visite inopinée ? C’était suffisant pour raconter.

    portrait R Lorance n&b.jpgUne addiction sévère entre 30 ans et 40 ans. Les affres d’une désintoxication. Les enfants cancéreux le bouleversaient. Le paroxysme de l’anxiété, il savait ce que c’était.

    Un psy lui avait dit : « si vous avez déliré c’était à froid ». Il n’en commentait pas moins l’une de ses œuvres : « une espèce d’hallucination, quelque chose comme un tableau de fou ».

     

     

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    A 29 ans, il s’était mis à la peinture. « Attaque directement le tableau » lui avait dit celui qui lui avait « appris », le peintre troglodyte Joseph Thoret dont il partage l’attrait pour les monstres qui exorcisent les pensées obsédantes.

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    La Tristesse du diable était venu sous ses doigts en août 1954. Envolé depuis comme l’un de ses premiers tableaux qui représentait « la bombe atomique tombant dans un volcan, les quatre races autour ». Trois mois de travail. A la craie d’abord (il n’aime pas dessiner). Puis : « je fais tomber la craie, personnage par personnage ». Cocktail de couleurs. Feu d’artifice.

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    « On peut dire que je suis un coloriste » dit Lorance. « Mon père était coloriste en teinturerie, j’ai eu l’idée de la couleur avec lui ». Son goût du symbolisme littéraire, son onirisme qui n’est pas de surface entraînent sa parole sur des voies moins limpides.

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    Suivre les explications où il aime se plonger en face des tableaux qu’il vous montre provoque une étrange impression de torsion intellectuelle.

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    Jérôme Bosch pour Roger Lorance est une influence reconnue. Mais il aime aussi Auguste Renoir ce qui a le don de nous interloquer. Sa devise : « subir pour triompher » laisse à penser qu’il ne peut vaincre qu’en obéissant à ce qui le travaille.

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    On reste songeur à l’idée qu’il ait pu exposer au milieu des sages paysagistes provençaux, lui si familier du chaos créateur.  Mais des circonvolutions discursives où seul il se retrouve, il sait retomber sur des phrases dont la simplicité stupéfie : « je ne vis pas dans ce siècle, je vis avec les châteaux de la Loire ».

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    roger lorance,jules thoret

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