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Hommes non illustres

  • L’enraciné Abbé Aymon

    Célébrons l’Abbé Aymon. Les merveilles de la nature à l’ombre de la croix : une telle promesse a de quoi nourrir la perplexité de l’automobiliste qui traverse un village de l’Indre en 1994. A fortiori si la croix est rouge. Et qu’elle se détache sur une façade blanche comme la blouse d’une infirmière. A fortiori si une pancarte au pied de la porte de la boutique fait état de chefs d’œuvre de racines à voir et à revoir.

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    Fût-on athée comme une souche, rancunier comme une mule du pape à l’égard des membres du clergé, on ne pouvait que plaider pour cette paroisse.

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    l'internationale intersticielle,André Aymon,Thevet Saint-Julien,racines

    La paroisse rurale de ces faiseurs de miracles -ensoutanés ou non- qui ont de l’art au bout des doigts. On pénétrait au centre de celle-ci qui mêlait si facilement bréviaire et De natura rerum par trois degrés de pierre alors salpêtrées.

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    Curieux du zoo bizarre qu’on apercevait derrière des vitres plus ou moins translucides. 250 animaux et personnages se pressaient là, on voulait bien le croire.

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    Mais la porte était fermée. Il fallait attendre -innocente initiation- le concours de Georges, un voisin qui veillait sur le lieu. Il ne tardait pas.

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    Il y a 23 ans, c’est à dire 7 ans après la disparition de André Aymon (1903-1987), le souvenir de ce drôle de curé était encore vif à Thevet Saint-Julien, commune du centre de la France. Inventeur, bricoleur, sculpteur, lève-tôt, évadé pendant la guerre…

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    Georges se faisait l’écho des anecdotes de ses concitoyens. C’est que l’Abbé Aymon avait tout ce qu’il fallait pour entrer dans leur modeste Légende dorée. Avec son nom de chanson de geste. Avec son église dont il avait 45 ans durant ouvragé les portes, décoré les piliers et les balustrades. Dans un style d’imagier réservé dans nos campagnes à des travaux de moindre ampleur (boîtes, cannes, coffres etc.).

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    Fils de menuisier, Aymon était tombé dans le bénitier des travaux d’art à 9 ans. « J’ai volé une planche de l’atelier pour la sculpter et je lui ai fait un cadre avec une branche d’églantine » confiait-il à l’un de ces journalistes dont il n’aimait guère qu’ils viennent l’embêter « pour mettre des articles sur les journaux ».

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    Sagement André Aymon faisait la part du feu. Si, malgré son originalité, son église témoignait de son adaptation sociale, son centre paroissial pactisait avec des forces radicalement individuelles.

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    Puisant ses matériaux au bord de L’Igneraie, la petite rivière qui baigne une dizaine de localités de la région, il y discernait des formes qu’il aidait à naître par des interventions plus ou moins légères.

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    Avec une sorte d’intuition hallucinatoire qui n’est pas sans faire penser aux Légendes rustiques récoltées dans le Berry par Maurice Sand.

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    De ce point de vue, la scénographie sauvage privilégiée par l’abbé dans son centre paroissial (de nos jours devenu musée), avec son apparence de vrac métonymique, ménageait à l’inconscient des voies d’accès.

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  • Inuuk : une expo arlésienne

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    Hiver du bonnet rose. La Provence en polaire. Temps idéal pour la sculpture du grand nord. Présences inuit à Sainte-Anne d’Arles.

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    Adieu les taureaux de l’été. Place à l’ours bleu de Lucy Qinnuayak (1915-1952) du Cap Dorset. Fin, puissant, élégant dans la neige du papier.

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    Les expositions sur l’art inuit sont assez rares en France pour qu’on signale celle-ci qui se tiendra jusqu’au 29 janvier 2017. Inuuk n’a que le défaut d’être courte. Mais elle a le mérite de présenter de belles pièces dans un contexte qui, pour une fois, n’est pas celui de la capitale. Certaines sont anciennes comme ce grappin où la différence entre fonctionnalité et beauté s’abolit.

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    L’exposition Inuuk a bénéficié de plusieurs concours, au premier rang desquels Art Inuit Paris.

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    Un masque d’Alaska, une créature en vertèbre de caribou,

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    un félin en os de baleine et cornes de bœuf musqué,

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    une bête spongieuse et griffue proviennent de la Collection de cette Galerie.

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    D’autres monstres… si tant est qu’on puisse mêler la tératologie à ces transformations magiques où le créateur-chasseur lit dans un os la forme d’un mufle.

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    Appartiennent aussi à la Collection AIP deux œuvres de la féconde période des années 60-7O où les Inuits conservaient encore un lien direct avec une source mentale chamanique.

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    Une loutre en bois de caribou, à la gracilité si fluide. Sedna, déesse légendaire du peuple inuit où nous l’on serait tente, à tort, de voir une sirène.

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    L’originalité de cette exposition arlésienne c’est aussi qu’elle ne s’enferme pas dans le passé. En témoigne les présences réelles de deux artistes inuit qui nous ont fait l’honneur de venir résider momentanément à Arles.

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    Billy Gauthier vient de Happy Valley dans le nord-est du Canada. Bill Nasogaluak est originaire des territoires du nord-ouest. Accoutumés à la concentration, ils oeuvrent en live tout en répondant avec gentillesse aux questions des visiteurs sur l’utilisation des instruments modernes et sur leurs façons d’interpréter les mythes et les traditions.

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  • Drolatique hydraulique

    Drolatique hydraulique.

    Ils sont respectivement boucher en exercice, charpentier à la retraite. Septuagénaire, octogénaire. Mais ça ne leur suffit pas. Entre loisir et pulsion de mise en formes, il a fallu qu’ils expriment l’intelligence de leurs mains, la poésie luxuriante et colorée de leur monde intérieur.

    C’est au Japon où les moulins à eau n’en finissent pas depuis des siècles de faire tourner les esprits. Comme l’écriture de ce pays si loin si proche nous est opaque et que nos traductions sont approximatives, les noms de ces artisans du merveilleux quotidien demeurent pour nous incertains.

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    Akio Onizuka pour le premier. Harumoto pour l’autre.

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    Sous réserves. C’est dans la préfecture de Kagoshima qu’Akio le boucher tiendrait boutique. Le charpentier, quant à lui, résiderait dans la province de Hyogo. Ce n’est pas la porte à côté. Mais on croise leurs créations sur le Net et le monde en est plus léger.

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  • Comment construire une cathédrale

    Les Invraisemblables. C’est dans cette nouvelle collection des éditions Plein Jour que sort le livre de Mark Greene centré sur Justo Gallego Martinez, bâtisseur solitaire (ou presque), d’une chimère de briques qu’il n’achèvera jamais. Comment construire une cathédrale. Sous cette apparence  de guide pratique au titre prometteur, l’ouvrage de l’écrivain franco-américain remonte aux débuts d’une entreprise irraisonnée et hors du temps.

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    Quand Justo, moine-paysan de la région de Madrid, décida il y a soixante ans d’édifier sur son champ ce qui allait devenir le plus grand work in progress d’Espagne après la Sagrada Familia.

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    Il n’y avait alors aucun Gaudi pour les nuls. Justo, sans plan, sans expérience d’architecte ou de maçon dut tout apprendre par lui-même et par des lectures disparates. Au fur et à mesure qu’il réalisait son œuvre. On sait cela. La toile est pleine des exploits don quichottesques de ce personnage à la poursuite obstinée de son idée.

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    Le livre de Greene nous apporte bien autre chose que ces faits curieux dont se contentent souvent ceux qui considèrent la vie et l’œuvre des autodidactes inspirés comme un palliatif  à leur imagination défaillante. Précisément parce que l’auteur n’hésite pas à parler de lui ou de son père photographe qui renonça à la photographie. Passés par le filtre de sa sensibilité et de son histoire, l’œuvre et le destin de Justo Gallego nous deviennent plus intelligibles. C’est peut être ce que les éditeurs de ce récit, désignent comme «une divagation romanesque incarnée dans ce héros de l’acte absurde (…) ».


    La portée de ce livre d’une densité multiforme malgré sa petite centaine de pages, tient surtout au parallèle qu’il esquisse entre la construction de Gallego et l’écriture de Greene. Habilement, sans fausse humilité ni outrecuidance, Greene règle son pas sur le sujet de son étude. Ne demandant pas plus à la création que ce que Gallego lui a demandé : avancer, avancer toujours.

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    Une brique, une phrase, en appelant une autre. En cette rentrée littéraire 2016 où la tendance est au  « cosmopolitisme », il est réconfortant de rencontrer un écrivain comme Mark Greene, né à Madrid et hispanisant, qui ne craint pas de dire : « Je ne voyage presque pas (…) ». Cela nous rappelle le Levi-Strauss de Tristes tropiques qui se désolidarisait des explorateurs.

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    On croise d’autres people dans le récit de Mark Greene : Samuel Beckett qui attend l’autobus, Maria de Jesus de Agreda, mystique favorite de Gallego, le Péruvien Manuel Scorza, victime d’un accident d’avion près de la Cathédrale. Siméon le Stylite aussi comme dans un film de Luis Bunuel.

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    Affleure dans le texte de Greene une structure picaresque dont les morceaux de bravoure sont le voyage avorté de Justo à Jérusalem et l’émouvant chapitre où Justo en équilibre précaire sur un échafaudage passe toute une nuit à attendre le secours d’Angel (son auxiliaire).

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    Une façon très efficace de suspendre le lecteur au fil de ce récit.

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  • Tom’s house : the irish republic of Plaka

    Athènes à Tom montre son tolérant visage et Tom le lui rend bien.

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    Pendant la dernière campagne électorale, il improvisait pour la ville un de ces spectacles philosophiques que, de toute antiquité, les Grecs ont su goûter.

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    Peu soucieux de la circulation automobile, ce grand diable d’Irlandais, coiffé d’un haut-de-forme empanaché d’une branche d’épicéa, parcourait la place Syntagma en tirant derrière lui un aspirateur, auquel il parle comme à son chien.

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    Tom est l’unique représentant du « Democratik Plaka Party » et le seul citoyen de l’« Irish Republic of Plaka » qu’il a installée dans une maison en ruines du quartier préféré de Melina Mercouri.

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    Il vient lire son journal, sur un lutrin de son invention, dans son « recycled garden »

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    Là, sur un terrain vague qu’il squatte depuis trois ans, il a aménagé son « Tali-ban holiday camp » et son « Bin-Laden’s café ». Le terrorisme international ne lui inspire pas que des calembours.

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    Cabriolet au moteur rempli de terre, peluches dans une cage à oiseaux, marionnette barbue affublée d’un keffieh : il s’est entouré d’un décor où il exorcise par la dérision la violence diffuse où nous baignons.

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    On s’interroge sur la portée artistique d’une telle installation. Elle lui vaut la sympathie de ses voisins. Un monsieur lui confie les clés de sa voiture, une dame lui lance, soucieuse de son confort, un coussin depuis son balcon.

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    Il se peut que Tom de Plaka aime trop la popularité. Il se peut qu’il ne crée pas d’œuvres véritables. Mais il se peut aussi que bien des aspects de sa vie relèvent de la « performance ».

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    Cet article sur Tom de Plaka, écrit en mars 2004 par Jean-Louis Lanoux, a figuré un certain temps sur le site (souvent remanié) de l’association abcd. Pour accompagner des photos retrouvées de ce temps olympique, L’ii a décidé de lui faire nouvel accueil.

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  • Le klounn de Moris

    De Maurice (l’île), des images nous arrivent avec du beau langage autour : « Mo pa konn lir, pa konn ékrir, pa konn servi télefonn touch, facebook tousala ».

    On aura compris même si on ne parle pas créole. L’heureux propriétaire de ces paroles, qui prouvent que le monde entier ne s’abandonne pas encore à la boulimie de la connexion électronique, est un marchand de légumes du village d’Olivia.

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    Ras Kucha c’est son nom ou plutôt son surnom. Monsieur Herold Leonor (son véritable patronyme) abrite un joli talent artistique sous des habits de klounn. Son père Harold n’aimait pas trop ça de le voir faire l’auguste.

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    Après la disparition de celui-ci, Ras Kucha n’en a pas moins continué son cirque, lui donnant une extension particulière où son sens aigu du bricolage et son goût des costumes colorés s’est donné libre cours.

    « Je m’intéresse surtout à ce qui se perd » dit fort justement ce sage de 41 ans qui bouillonne de vitalité ludique. Amoureux des jouets, il en décore sa bicyclette carénée comme une barque flottant sur le destin.

    Si quelqu’un de nos lecteurs pratique le mauricien couramment, nous aimerions qu’il nous traduise cette phrase où Ras Kucha éclaire la signification de son pseudonyme : Kucha signifie « métèr chula » et puis « kucha a coz bien longtemps mo ti p faire ek vane kucha ».

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  • Voisin, Voisine

    Connards ! Vous n’êtes pas seuls au monde.

    C’est ce qu’on a envie de crier dans sa cour maintenant que les bricolos du samedi  sont de retour. Mais pourquoi hurler ? De toutes façons avec le bruit de la perceuse personne n’entend. Mieux vaut écrire. De sa belle plume ou à grand renfort d’imprimante : Chers voisins. c’est le titre d’un petit bouquin paru chez J’ai Lu en 2013. Son sous-titre dit bien ce qu’il veut dire : Mots doux et petites querelles de voisinage.

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    Il recueille un tas de ces petits messages goguenards, plaintifs, agressifs ou prometteurs qui agrémentent la vie de nos parties communes dans les immeubles de nos villes.

    « Merci à la personne de bien vouloir cesser de dessiner des bites sur le mur ».

    « Si tu continues à prendre cet (sic) cage d’escalier pour un libre service , je vais te mettre l’anus comme une pièce de 5 francs ».

    « Je suis désolée et c’est embarassant (sic) mais ma culotte est tombée sur ta rembarde (sic) ! ».

    « Il y en a mard (sic) du bordelle (sic) toute la nuit !!! ».

    « Prière de ne pas jeter vos animaux par les balcons ».

    « Je suis très heureuse de l’épanouissement de votre vie sexuelle. Mais ma patience a des limites ».

    On en passe et des meilleures. les auteurs de cet hilarant ouvrage : Aurélie C. & Olivier V. (9ème étage gauche) ont eu la bonne idée de reproduire tels quels ces documents éphémères.

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    Dans leur jus, ils témoignent de cette expression spontanée et épidermique qui – mieux que les bombages encodés dans la norme du street art – est l’œuvre de l’affect le plus individuel et le plus immédiat.

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  • Luigi Buffo in situ et in suo tempore

    Une douzaine de photos de Luigi Buffo prises in situ à la fin des années 80.

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    Ce bonus est dédié à ceux qui auraient besoin d’un encouragement supplémentaire pour tourner leur esprit et leur GPS vers le pôle angélique du musée de Carla-Bayle.

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    Quand ces clichés ont été réalisés, on baignait encore dans l’argentique et même dans le noir et blanc.

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    En témoigne l’album dont notre consoeur Animula agrémenta son défunt blogue en 2005.

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    Lors de son petit reportage Ani ne put tirer le portrait de Luigi Buffo.

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    Celui-ci, encore vivant mais déjà malade, ne sortait plus de sa maison.

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    On se reportera donc avec intérêt aux photos de Jean-François Maurice montrant le créateur travaillant sur le motif.

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  • Ernst Herbeck, Der Mannmensch

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    navratil.jpgAu Gugging, à ses chers schizos Léo Navratil dispensait de temps à autres une incitation à la création.

    herbeck portrait.jpgPour Ernst Herbeck qui se sentait comme un corps étranger dans la société et dont les rares paroles étaient, selon lui, « téléguidées » par une hypnotiseuse, le psychiatre un jour propose (avec un bristol de la taille d’une carte postale) ce thème : La mort.

    Ernst alors écrit :

    La mort un jour s’est immiscée.

    et aux morts a volé la vie.

    ainsi la mort comme alors s’est effacée.

    et aux morts offrait à nouveau

                                                        la vie.

    La version originale figure dans les 100 Poèmes / Gedichte, un petit livre rouge publié chez Harpo & en 2002

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    Der Tod kam einst einhergeschlichen.

    und raubte den Toten das Leben.

    so ist der Tod wie einst verblichen.

    und schenkte den Toten wieder

                                                      das Leben.

    Pour transposer en français les formes linguistiques originales dont Herbeck usait dans ses écrits, il n’a pas fallu moins de 5 traducteurs : Eric Dortu, Sabine Günther, Pierre Mréjen, Hendrik Sturm, Bénedicte Vilgrain. Cela valait la peine. On le sent bien. Surtout les jours où, comme l’écrit Ernst Herbeck dans un autre poème :

    La révolution est finie

    le temps est passé,

    et le fusil maudit.

    pourtant la GUERre    va

                                          son train.

    « Doch der KRIEg    geht weiter » C’est un halluciné lucide dont on entend la voix. Un écrivain qui, selon Navratil, « ne corrigeait pas, ne retravaillait pas ses textes, ne les conservait pas, ne choisissait pas ceux qui seraient publiés ».

    Un poète qui, à propos de la poésie, disait : « c’est seulement passager chez l’homme ».


    La particularité d’Ernst Herbeck c’est l’écrivain allemand W.G. Sebald qui a su le mieux nous la  transmettre : « Au moment de se quitter Ernst Herbeck éleva son chapeau et, debout sur la pointe des pieds, légèrement penché en avant, fit un mouvement circulaire, pour qu’au retour son chapeau regagne sa tête, le tout comme un jeu d’enfant et l’effet d’un art difficile tout à la fois ».

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  • Tchad en 24 dessins

    Ils s’appellent Abba Kabir, Mohamed Bessallah, Ab-del-Kader. Personne à leur sujet ne se pose la question : que sont-ils devenus ? Ils avaient entre 7 et 14 ans dans les années vingt du vingtième siècle. Au moment où leurs dessins furent recueillis par Denise Moran qui les publia dans Tchad, un livre ethno-biographique paru chez Gallimard en 1934. Et bien oublié depuis.

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    La plupart y sont désignés par un simple prénom : Zacharia, Doungouss, Yalinga, Hadoum, Hamidé, Bourma. Quelques adultes aussi parmi eux. Choisis parce que débutants : Mohamed Damba (20 ans), Malloum Mohamed (30 ans), Mohamed Faki (20 ans) qui « n’avait jamais dessiné ».

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    Où êtes-vous, artistes sans le savoir, créateurs sans peine, innocents magiciens de la forme ? N’était votre absence de notoriété, le bon grain de vos noms ne mériterait-il pas de s’intégrer dans un chapelet où Vassily Kandinski, Paul Klee, Gaston Chaissac, Jean Dubuffet se comptent déjà ?

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    Perles sauvages, perles cultivées en liberté. Les premières se distinguant par leur rareté. Les secondes par leur superbe indifférence au calibrage de la pensée.

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    Il est significatif que cette suite de 24 dessins à l’état natif ait été insérée dans un livre qui contient des vérités sans détour. « Coloniser est insoluble et criminel » (page 233) ne craint pas d’affirmer Denise Moran qui accompagna Edmond Savineau, son époux, en Afrique où il était administrateur.

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    Fondatrice de plusieurs écoles, sa connaissance du terrain ne se borne pas à des rapports scientifiques. Elle témoigne avec une lucidité indépendante du quotidien révélateur des rapports sociaux et mentaux entre Noirs et Blancs.

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    De l’incompétence, de la bêtise, de l’alcoolisme et de la brutalité des colons surtout. Mais aussi des moyens plus ou moins bons (quoique puisés dans leur langage, leur religion ou leur culture) que les Africains se voient contraints de leur opposer.

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    C’est par le constat de ce quiproquo tragique, de cet écart constitutif, que le livre de Denise Moran mérite dans nos bibliothèques de trouver sa place près de L’Afrique fantôme de Michel Leiris.

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    C’est aussi pour cela qu’il mériterait d’être réédité.

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  • Un grain de sel dans la poussière d'étoiles

    Il aurait pu faire simple mais il n’a pas choisi la pêche tranquille en eau dormante. Taquiner le goujon, très peu pour lui. Les maquettes, quelle barbe ! Les modèles réduits, non merci. Il lui faut une drogue plus forte que la colle. La retraite ? Hors de question de se la couler douce, il est un scientifique désormais. D’ailleurs, sa mère lui est apparue en rêve et l’a vivement encouragé à aller au bout, avec l’aide du Seigneur. Si Dieu lui-même y consent, il faut obtempérer.

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    Salaisonnier de métier, Joseph Giraudo a consacré des heures à tempérer le sel avec l’épice dans ses cochonnailles.

    Il avait son affaire à Gennevilliers. Ses produits étaient reconnaissables entre mille avec leurs emballages aux couleurs de son pays natal, l’Italie.

    Certains jours, il s’est cru un peu sorcier dans son laboratoire mais sa foi l’a toujours rattrapé jusque dans le chapelet de ses saucisses.

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    Le droit chemin du bon Dieu ne l’a jamais mis dans l’ornière. La Vie des saints est son seul viatique. Il a été jusqu’à proscrire à ses filles la lecture des romans. Pourtant, c’est un livre qui a tout déclenché. La providence est apparue en 1962, sous la forme d’un gros Larousse d’Astronomie.

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    Il a suffi de ce seul ouvrage pour le convertir aux calculs de vitesse lumière. Les résultats des spécialistes sont approximatifs. Sans cesse, il se heurte au mot « environ », à l’expression « à peu près », lesquels le rebutent tellement qu’il va s’employer à faire ses mathématiques.

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    Car quoi ! dans les calculs officiels d’une année en vitesse lumière il manque au moins six heures. Ils nous ont arrondi tout cela à la louche, ces messieurs les astronomes ! Des secondes qu’on nous vole, montres et horloges remontées contre nous. Mais lui, Joseph Giraudo, il va s’employer à tout recalculer. Il assemble des chutes de papier bon marché avec du ruban adhésif et fabrique ses rouleaux de calcul.

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    Il écrit tout à la main, ligne par ligne. Les choses se déroulent bien ainsi durant 27 ans ! Il remplit des dizaines de rouleaux qui, dépliés, atteignent près de vingt-cinq mètres.

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    Il laisse quantité de notes, entre découragements et lubies, griffonnées parfois au verso d’emballages de saucisson. Il fait la pige au temps avec des feuillets d’éphéméride froissés, des pages d’agenda arrachées révélant des phrases énigmatiques.

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    Il intègre un club d’astronomie et publie sa théorie dans le bulletin de l’année 1989. Trop confidentiel. Il est temps pour lui d’alerter le milieu scientifique de ses avancées.

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    Dans ses courriers il expose avec une grande modestie sa méthode de calcul innovante fondée sur un système d’horloges bien différentes des horloges ordinaires.

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    Silence abyssal. Un professeur du collège de France daigne enfin lui répondre. Les raisonnements sont justes mais les bases sont fausses. En dépit de ces avertissements, il s’obstine. Ces heures qui nous sont dérobées chaque année sont peut-être les meilleures. Pas moyen d’avoir raison. Quand il l’accepte enfin, il se laisse partir. Il fait gigoter l’espace-temps avec un hula-hoop.

    Il lève une armée de chiffres astronomiques pour terrasser le décimal. Il compose la symphonie des rouleaux à l’égal de la musique des sphères. Il étourdit son bégaiement dans des calculs sans couac. Mathématique, fluidité sans faille. Jamais trahi par ce langage. Il a mis son grain de sel dans la poussière d’étoile.

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  • Goujounac célèbre Gaston Mouly

    Pour être prophète en son pays il n’est jamais trop tard. C’est ce qui arrive à Gaston Mouly (1922-1997) dont Goujounac, son village natal, s’apprête à célébrer l’œuvre et la mémoire. Nombreux sont ceux ici, à Bordeaux ou à Paris, qui se souviennent de cette personnalité d’exception, sculpteur et dessinateur sans avoir appris. Mais le temps a passé depuis la disparition brutale de Mouly. Il est bon que ses concitoyens s’instituent les passeurs de son message artistique pour les jeunes générations.

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    Autodidacte dans son cas ne signifiait pas sans savoirs ou dépourvu de techniques. Gaston possédait les bases solides d’un entrepreneur de maçonnerie habile qui parcourait le pays, fier de montrer à ses amis les bâtiments qu’il avait construit. Simplement quand il décida en fin de carrière de laisser libre cours à un désir d’art qui l’habitait depuis sa jeunesse, il transposa son métier et ses méthodes dans les médaillons (plus tard les sujets en ronde-bosse) modelés et patinés grâce à sa science du ciment et des pigments.

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    Un peu plus tard, donnant essor à des qualités inhérentes à ses croquis préparatoires, il fut amené à multiplier les dessins sinueux, si lisses et si étranges, qui sont la marque de son talent.

    Le carton d’invitation au vernissage (4 juin 2016 à 17h) de l’exposition Autour de Gaston Mouly reproduit un détail de l’un d’eux. Il illustre les antipodes entre lesquelles il tendait.

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    On peut y lire une petite scène champêtre et festive servie par des couleurs gaies. On peut s’y alarmer aussi de ces crêtes pointues comme des dards en couvre-chefs de personnages plastiquement désarticulés. Mouly quant à lui passa les quinze dernières années de sa vie (les plus créatives) dans un funambulisme entre deux univers sociaux.

    mouly en pied.jpg Celui de sa région du Lot où, connu de tous, il était comme un poisson dans l’eau et celui des grandes villes où il cherchait à se faire connaître. Amoureux de la vitesse et des automobiles, la route finit par l’emporter. Mais il eut tout loisir de se mêler à ce qu’il s’imaginait être une vie d’artiste, goûtant avec gourmandise aux rites des galeries, des amateurs d’art et des intellectuels épris de marginalité. Sans s’inquiéter d’en rester au stade étroit de ce qu’on nommait à la fin du XXe siècle, la singularité.

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    Décalé, interstiCiel mais maître de son cap. Imperméable aux critiques. Il aimait donner les noix de ses arbres qui noircissaient ses doigts, le soleil de son Quercy en bouteilles de Cahors mais était peu soucieux de recevoir : un dessin de Chomo le laissa indifférent. Centré comme il était sur lui-même, sa capacité à résister à l’intimidation était admirable. Peut-être devait-il ça aux professionnels de l’art qu’il avait fréquenté. Une photo des années 80, extraite de la revue Gazogène dont Jean-François Maurice (auquel il est associé pour l’occasion) était l’animateur, est significative à cet égard. On y voit Mouly donner la main à Michel Zachariou pour l’installation d’une œuvre de plusieurs tonnes.

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    Selon M.Z., c’est ce jour là que Gaston Mouly improvisa la première exposition de ses œuvres personnelles. Sans complexe. En compagnon qui ne craint pas de s’afficher avec ses pairs. C’est que Mouly, dans ses activités de maçon, avait eu la chance de fréquenter Roger Bissière. Et que Bissière avait tout pour ne pas gâcher une vocation.

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  • Père Petitot, fils du soleil

    Rien de tel que la distraction pour croiser l’interstiCiel. L’œil rivé à La Lorgnette de la Villa Browna, le substanCiel blogue de deux libraires des beaux quartiers situés derrière le musée du Quai Branly, je suis tombé sur un baston mettant aux prises deux ethnologues. Bon, ça ne date pas d’hier. La chose eut lieu en 1875. C’est une longue note de Valentine Del Moral sur un « bibliophile maudit », amateur de « kimonos jolis », qui nous relate ce fait-divers.

    D’ordinaire je crains un peu ce genre de glose érudite mais la chose était rédigée avec assez de désinvolture pour que je laisse traîner mon regard blasé sur les aventures du japonologue Léon de Rosny (1837-1914).

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    bio_petitotE_det.jpgBien m’en a pris puisqu’au détour du valentinique propos se profila soudain la silhouette singulière d’un drôle de paroissien que j’eus tout de suite envie de tutoyer de plus près : Émile Petitot (1838-1916), missionnaire dissipé, vrai savant et éminent linguiste es langues amérindiennes. Une turbulente soutane, un indiscipliné comme on dit au Québec, « un remarquable oublié » selon  Radio Canada.

    Lui qui ne cherchait pas à convertir avait été baptisé Fils du soleil par les Inuits qui visaient peut-être par là ses éblouissantes tendances hallucinatoires.

    VDM relate le savoureux mic mac parano dont il embarrassa Rosny à propos d’un manuscrit iroquois qu’il soupçonnait d’être un faux. Petitot dont on possède de beaux portraits en costume de peaux de bêtes s’était déjà signalé par d’autres excentricités.

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    Courir nu dans la neige, nouer des relations intimes avec un jeune domestique, tomber amoureux d’une femme métisse par exemple. Excommunié temporairement de l'autre côté de l'océan il n'en fut pas moins curé, 30 ans durant, dans la banlieue de Paris après que son autorité de tutelle l’ait fait interner puis rapatrier en France. Le fait est qu’il voulut attenter à la vie de son supérieur, lequel n’appréciait sans doute pas qu’il fût plus intéressé par les coutumes des Indiens que par la propagation de la religion des Européens.

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    Ses enquêtes scientifiques chez les autochtones de la région septentrionale du Canada sont pourtant incontournables.

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    Explorateur, il dessina et cartographia, préférant la compagnie des chiens de traîneaux à celle de ses collègues traditionalistes.

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    Collectionneur d’objets inuits, il fit preuve aussi de tempérament artistique comme en témoigne la décoration de l’église Notre-dame de Bonne-Espérance à Fort Hope qu’il réalisa lors de son séjour entre 1864 et 1878.

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    Il est l’auteur d’un dictionnaire de la langue des Dénés, un peuple qui croyait que le feu parle.

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  • Dans le noir à perte de vue

    A la brocante j’ai hésité à l’acheter. La couverture était si déprimante. Une odeur de misère collée au cliché sans concession de Corinne Simon.

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    Mais Les Naufragés est un livre estampillé Terre Humaine. Un titre de cette Collection dirigée par Jean Malaurie ça ne se refuse pas. Ni Soleil hopi, ni Rois de Thulé cependant. La rage, la nausée, la lourde obscénité, le puits d’angoisse. Tout le monde déteste car tout le monde est interpellé. La puanteur humaine qui monte par bouffées chaudes. Parfum de métro, de chiotte, de dortoir.

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    La réalité émane de ces pages de Patrick Declerck. Lecture par petits bouts. Non seulement parce que le témoignage de cet ethnologue-psychanalyste sur son expérience de consultant au Centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre est éprouvante mais parce qu’on se reprocherait presque d’être captivé par ce texte bien écrit.

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    Puis, au milieu de ce journal de terrain avec les clochards de Paris, cette perle baroque : un chapitre qui relate la trajectoire d’un certain Marc P., victime d’un grave accident de vélomoteur à 19 ans, témoin de l’assassinat de son père par sa mère dans son enfance. Alcoolique, bagarreur, accro au couteau, aux calibres.

    Auteur d’une production littéraire et artistique aussi. « (…) Ce qu’il écrit, il le jette. Ce qu’il peint il le brûle ». Patrick Declerck a vu deux de ses tableaux : « (…) cris muets de cadavres dans la nuit, ils n’étaient que psychose et désastre ».

    Subsistent en revanche 4 manuscrits sauvés par une infirmière et dont Declerck publie 7 importants extraits.

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    Dans le dernier de ceux-ci, les mots, « confinent par instants à l’étrange beauté des derniers textes de Beckett ». Comment ne pas être ému d’y lire ceci : « Le noir, toujours le noir à perte de vue, subitement j’entendis au fond de moi-même un long et pénible sifflement continu. (…) Puis d’un coup, avec étonnement, je ressentis de même une espèce de pression (…) comme atmosphérique (…), une certaine unité de pression étouffante et bienfaisante (…). Et je ne sais d’où provient cette métastase, en mon interstice qui, lui, se situerait dans mon hémisphère cérébral (…). C’est comme cela que je l’ai appelé interstice car cela veut dire réellement petit espace vide, oui vide entre les parties d’un tout, et ce tout en question est le mien. »

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  • La vie parallèle d’Henry Legrand

    Appliqué à la vie, le parallélisme a tout pour plaire. Surtout quand il se présente, non sous le masque austère d’un vieux philosophe romain mais sous la plume du regretté Michel Foucault : « Ce serait comme l’envers de Plutarque : des vies à ce point parallèles que nul ne peut plus les rejoindre ». J’emprunte cette phrase évocatrice à la quatrième de couverture d’un trapu petit livre bleu ciel publié en 1979 par Gallimard : Le Cercle amoureux d’Henry Legrand.

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    Foucault présentait là une collection : Les Vies parallèles qui n’eut, après la guerre, que deux titres. C’est dommage. Celui-ci, qui traite de l’étrange manuscrit-fleuve d’un architecte cryptographe du milieu du 19e siècle, augurait bien. Mais l’écriture chiffrée n’a sans doute jamais été rentable pour un éditeur.

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    Aussi s’y mirent-ils à deux pour offrir au public des années disco un aperçu sur les 39 volumes de cet extraordinaire opus (agrémenté de nombreux dessins à la plume) conservé à la Bibliothèque nationale.

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    Parallèlement -si j’ose dire- à l’édition Gallimard, Christian Bourgois publiait, la même année, Adèle, Adèle, Adèle, en référence à la mystérieuse Adèle de M., présidente de la société secrète dont Legrand était le seul membre masculin. Soit dit sans grivoise allusion bien qu’il fût aussi l’amant des neuf femmes, aristocrates et bisexuelles, composant avec lui le Cercle.

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    L’histoire on le voit avait de quoi, intéresser Pierre Louÿs et il s’y intéressa. D’abord en faisant l’acquisition en 1907 de cet ouvrage à caractère partiellement érotique. Ensuite en découvrant le chiffre permettant d’en comprendre le contenu.

    le cercle intérieur 1.jpgAussi est-ce Paul-Ursin Dumont, un spécialiste de Pierre Louÿs, qui avec le concours de son fils Jean-Paul Dumont, professeur d’ethnologie, transcrivirent et documentèrent les extraits des manuscrits d’Henry Legrand contenant ses mémoires et relatant sa vie secrète au sein d’une cour d’amour en parfait contraste avec la société bourgeoise à laquelle il appartenait.

    le cercle intérieur 2.jpgLa collection de manuscrits de Legrand de Beauvais (c’est ainsi qu’on le désigne souvent), seraient d’une grande perfection. Selon Charles Monselet (1825-1888) ils représentent le travail d’une dizaine d’années : « Cela ressemble (…) à la calligraphie orientale. Beaucoup de pages ont des encadrements (…) d’une finesse prodigieuse : fleurs, animaux, blasons, anges, paysages, ruines, coraux etc. ». Avec son sens de la formule, l’auteur des Oubliés et Dédaignés qualifie l’œuvre de Legrand : « un des monuments les plus étranges de la manie humaine ».

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