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L'Internationale interstiCielle

  • M. R. et M. R. : duo de poètes disparus

    Maurice Remontrant appartient au cortège des poètes trop tôt disparus dans des circonstances dramatiques. Sous les assauts conjugués d’une pleurésie et du découragement, sa jeune vie s’est achevée à l’hôpital psychiatrique de Cahors en 1965. Il avait 21 ans et il serait aujourd’hui totalement oublié si un interne de cet établissement, le docteur Larchet n’avait pu sauver sa mémoire. Passionné par les écrits de malades mentaux, Larchet exhuma des manuscrits de Remontrant de la bibliothèque de l’hôpital. Pour les mettre à la disposition des chercheurs, il les présenta à la presse le 20 novembre 1976.

    Aucune édition n’en fut faite car on s’aperçut vite qu’ils avaient été déjà publiés sous un autre nom. Celui du romancier Marc Ronceraille (1941-1973), « poète maudit » et sportif de haut niveau. Un accident de montagne mit fin à la carrière de ce play boy des lettres des années 70, si prématurément qu’on peut douter de nos jours de son existence. Ronceraille n’en figure pas moins, aux côtés de Roland Barthes, Boris Pasternak ou Virginia Woolf dans la fameuse Collection Ecrivains de toujours, cette Pléiade du Seuil.

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    C’est dans ce volume –le centième de la Collection– publié en 1978 que l’on trouve le peu de renseignements dont on dispose sur Maurice Remontrant. Sous la plume de Philippe Morand qui nous campe un garçon exigeant et inquiet, nerveux et capable d’« éclairs extraordinaires ». Plutôt petit, mince, « avec des cheveux très noirs, mal peignés, une grande mèche lui tombant sur les yeux, des yeux très vifs, presque inquiétants (…). On l’aperçoit sur une photo en compagnie de Marc.

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    Maurice Remontrant était « l’aiguillon » de l’école poétique de Saint-Jean d’Angély groupée autour d’une revue artisanale d’avant-garde Le Centripète. Sous le pseudonyme de Lésaimère (allusion à leurs initiales communes), les deux poètes y donnèrent aussi des textes à quatre mains.

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    Cette conduite littéraire fusionnelle fut-elle fatale à Maurice ? Autorisa-t-elle Marc à s’attribuer la paternité de L’Architaupe, Sol mémorable, Runes et L’Imagerie mécanique du professeur Batave qui forment l’essentiel de l’œuvre ?

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    Toujours est-il que le destin de Remontant fut scellé. Souffrant de névralgies, dépressif après la mort de ses parents, il fut contraint d’entrer à l’asile « à la suite d’un esclandre » dont on ignore la nature. Tenter de l’imaginer nous entraînerait dans la légende, c’est-à-dire dans la supercherie.

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  • Crise d’aquarelle!

    Un peintre qui refait sans cesse le même tableau a de quoi piquer la curiosité d’un lecteur quand il le rencontre dans un livre. Surtout si le tableau représente simplement une souche d’arbre au milieu d’une clairière avec un oiseau perché dessus. Le lieu d’exposition de cette œuvre unique dont seules les couleurs varient avec les saisons n’est pas moins banal. Non une galerie ou un musée d’art contemporain mais un grand magasin de Montréal dans les années soixante.

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    Difficile de croire que Michel Tremblay, né sur le Plateau, n’exploite pas ses souvenirs d’enfance dans Le Peintre d’aquarelles.

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    Même si le héros de ce roman qui a l’âge de l’auteur et qui produit comme lui de désarmantes images minimalistes ajoute sa dimension photosensible à l’évocation du peintre d’un établissements aujourd’hui disparu.

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    « [Il] peignait sur place, de neuf à cinq, six jours par semaine. (…) Ses tableaux se vendaient comme des petits pains chauds. (…) On l’avait installé à droite de l’entrée dans une espèce de petit atelier. (…) Il installait les œuvres à vendre sur des chevalets, il était donc entouré de dizaines de copies de celle qu’il était en train de faire. »

    Marcel, le narrateur, surnommé Pigeon, est fasciné. Quand il va au magasin avec sa mère ou avec sa tante, il les tire «invariablement vers l’atelier du vieux monsieur à la pipe »Sa mère trouve que le peintre est fou. Sa tante déclare parfois qu’elle accrocherait bien trois de ses tableaux chez eux : « J’trouve que ça nous ressemble : toujours la même chose, juste des détails qui changent. ».

    C’est cette tante Nana qui portera assistance au petit Marcel lors de cette épisode qui fait de la quarante et unième page du roman de Tremblay publié chez Actes Sud, un morceau de bravoure.

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    « Une fois j’étais resté trop longtemps devant les tableaux », raconte Marcel, « et, est-ce la répétition de la même image qui avait produit en moi un effet de stroboscope, je ne l’ai jamais su, j’avais fait une crise d’épilepsie en plein magasin L. N. (Louis-Napoléon) Messier ».

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  • Dans l’Antre de la mère Mansut

    La mère Mansut n’existe plus. Les bouquinistes se font rares, même à Paris. Mais longtemps, longtemps après que ceux-ci auront disparu, le souvenir de cette marchande analphabète brillera au firmament interstiCiel.

    Henry Murger dans ses Scènes de la vie de Bohême (1851), Alexandre Dumas fils dans L’Ami des femmes (1864) en font mention. Elle faisait bien dans leurs paysages.

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    magies-secretes.jpgAujourd’hui encore, on la croise lors d’une enquête de Georges Beauregard, un roman fantastique de Hervé Jubert.

    banville par nadar.jpgMais celui qui a le mieux campé ce personnage romanesque c’est le poète Théodore de Banville dans un texte pour Paris-Guide, ouvrage encyclopédique collectif paru pour l’exposition universelle de 1869.

    Son titre : Le Quartier latin et la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il a été réédité à part en 1926.

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    Entrons, page 25, « en face du collège Louis-le-Grand »

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    dans « la célèbre et indescriptible boutique de la Mère Mansut » rue Saint-Jacques. « (…) une immense pièce nullement rangée ni ordonnée, sans devantures, sans fenêtres, sans armoires ni rayons, des milliers et des milliers de volumes engouffrés, entassés, jetés les uns sur les autres dans la nuit et dans la poussière. La mère Mansut achetait en connaisseur, sans se tromper d’un sou, les livres qu’on venait lui offrir, et elle les jetait sur le tas ».

    Un client venait-il à lui demander quelque chose, « la mère Mansut s’élançait comme un singe sur la montagne de livres, et là, farfouillant de ses pieds, de son front, de ses mains armées de griffes, cette bizarre femme, qui ne savait ni lire ni écrire, mais dont la mémoire eût défié celle de Pic de la Mirandole, trouvait du premier coup et sans se tromper jamais, l’édition demandée ».

    La suite, concernant la toilette et la cuisine de cette créature aux « cheveux blonds ébouriffés » serait sans doute délectable mais Banville se contente de nous dire que la mère Mansut faisait l’une et l’autre « dans la rue, en plein air, sur un trépied ».

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    Avant de conclure en homme cultivé qu’il était : « comme la sibylle antique ».

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  • To pee or not to pee

    Faut-il signer ? Faut-il pas ? Le problème de la signature empoisonne l’existence des artistes. Ceux qui signent un urinoir comme ceux dont l’œuvre se résume à leur signature.

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    Répond-t-on oui à la première question que celle des façons de procéder se pose. A l’huile, au crayon, à la plume, au goudron ? En bas, en haut, à l’envers, au milieu ? Tout est permis. Bien avant Jean Dubuffet, l’industrieux dix-neuvième siècle cherchait déjà du côté des vessies pour éclairer notre lanterne.

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    Dans Nuits à Paris, un livre de Rodolphe Darzens et Adolphe Willette (un gras et un maigre) paru en 1889, on trouve, à propos de la cellule de dégrisement (le violon), une note illustrée relative à une coutume décorative aujourd’hui tombée en désuétude : « On couche au violon, par exemple, pour avoir signé son nom sur l’asphalte des trottoirs, en … l’arrosant ».

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    Rien que pour ça, il faut remercier Viviane Hamy d’avoir, en 1994, réédité ce guide by night fin de siècle de deux noctambules pisseurs de copie.

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  • Quatre roses pour un album

    Rose Mercie à priori avait tout pour passer loin de nos oreilles. Nos activités blogueuses nous entraînant davantage vers les régions plastiques et littéraires que vers les territoires indépendants de l’indie rock, nous avions toutes les raisons d’ignorer ce groupe de 4 musiciennes polyvalentes, pas encore trentenaires ou à peine.

    C’eut été dommage, pour utiliser le beau langage. Reconnaissance à celui-ci ! Il nous a mis sur la piste de ce quatuor qui fait circuler les voix, les guitares, les batteries et les synthétiseurs sur des voies de création peu empruntées. Les mouches ne s’attrapant pas avec du vinaigre, c’est à la lecture d’un papier de Laurent Thore trouvé dans les méandres du Net que nous devons la découverte du premier album des Rose Mercie.

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    Nous ignorons si Laurent Thore est écrivain. On sait qu’il est Auvergnat. On le présente comme un chroniqueur - voire un rédacteur - pour des sites musicaux spécialisés. Mais comment ne pas reconnaître un bon article critique quand on en rencontre un ? Celui que Thore vient de donner à indiemusic a la chaleur communicative de l’enthousiasme alliée à la lucidité analytique de l’observateur. Peut-être parce que DJ lui-même, sous le pseudonyme de Deejay Doublelow, Thore est pour ainsi dire du bâtiment.

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    Son érudition s’appuie sur le concret des choses. Et cela suffit à piquer notre curiosité. A ouvrir notre ouïe anesthésiée par la nécessité de supporter la soupe intrusive dans laquelle nous baignons du fait des ritournelles publicitaires, des sonneries de téléphone, des hits du moment.

    Les cinéphiles qui, l’année dernière, ont vu Avant la fin de l’été, le film de Maryam Goormaghtigh, se souviennent que dans ce road movie relatant les pérégrinations de trois étudiants iraniens en France, les personnages croisent le chemin de deux rockeuses en tournée. Charlotte et Michèle, deux des Rose Mercie engagées pour jouer leur propre rôle.

    Des autres membres du groupe, qui ont pour prénoms Inès et Louann, émanent, comme de leurs partenaires, une spontanéité sans artifices sur les photos. Cette authenticité fragile, elles savent la préserver dans leurs morceaux.

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    Elle contraste avec un néo-conformisme carriériste qui se pare des plumes du Do It Yourself pour paraître décalé à peu de frais. En tous domaines, les esprits formatés s’entendent au détriment de ceux qu’ils croient réduire à la case autodidactes. Laurent Thore est plus respectueux

    .

    Dans son travail de DJ, il s’est approché du chant des sirènes. Il nous invite à ne pas résister à celui des Rose Mercie. Laissons nous donc envelopper dans leurs mélopées souterraines, dans leurs mélodies bouclées où la tonalité tenue, le retour hypnotique du même, la ligne subtilement accidentée accompagne le cœur et la pensée.

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  • Être & Vivre en mai

    Retour de mai, la parole aux murs. Rien de tel que René Char pour les poètes casqués. Ainsi ce fragment des Feuillets d’Hypnos (1946) parachuté sur la fête du travail en pleine action : « agir en primitif et prévoir en stratège ».

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    Maxime résistante d’un recueil dédié à Albert Camus.

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    René Char (à G) et Albert Camus (à D) en 1949 à l'Isle-sur-la-Sorgue

    Ce qui nous ramène à un autre Homme révolté. Alfred Jarry pour ne pas le nommer. Cinquante ans avant l’existentialisme moderne, celui-ci, dans une surprenante divagation parue dans L’Art Littéraire en 1894, écrit : « L’Anarchie Est ; mais l’idée déchoit qui se résout en acte (…) ».

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    Être & Vivre, le titre de cette acrobatie philosophique qui part d’une apologie de l’Être pour se mettre à célébrer le Vivre, son antipode, peut paraître limpide.

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    Elle n’en mérite pas moins, dans l’édition en volume de ce petit écrit « profondément superficiel et superficiellement profond » donnée par le Collège de Pataphysique en 1958, préface et notes d’Emmanuel Peillet son fondateur, sous double pseudonymes d’Irénée Louis Sandomir et de Jean-Hugues Sainmont.

    Ceux qui, comme nous, ne comprendraient pas grand chose à ses éclaircissements sur le texte interstiCiel de Jarry pourront toujours se distraire à la lecture des extraits du journal La Lanterne qui lui sont ajoutés. Y sont relatés les exploits de Lesteven, condamné à mort pour son goût trop vif à jeter les femmes par la fenêtre. Saut mortel que cet assassin, ne détestant pas la littérature, finit par s’infliger à lui-même pour couper à la guillotine.

    Et comme c’est bientôt le temps des cerises, n’omettons pas celle qui orne en outre ce gâteau parcimonieusement offert (à 99 privilégiés seulement) par le Collège, sous la forme de 4 photographies de graffiti muraux « puérils et honnêtes ».

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    Ce qui nous ramène à nos moutons noirs transhumant sur les pavés glissants des rues parisiennes. En attendant la plage.

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  • Murs murs de Paris

    Du mal à démarrer le matin ? Lisons cette pensée éclose sur le mur d’une université parisienne qui s’est illustrée récemment dans le registre de l’effervescence : « Le monde appartient à ceux et celles qui ne se lèvent pas ».

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    Sa voisine a de quoi revigorer un lecteur de L’Internationale interstiCielle: « Moins de barreaux Plus de brèches ».

    Beau programme ! De quoi sécher les larmes de ceux qui chialent sur les « dégâts » des mouvements d’occupation gros producteurs de graffiti. L’image que nous empruntons provient des archyves pagès, un blogue qui se consacre au relevé des inscriptions murales en tous genres. Elle prouve qu’il faut toujours compter avec cette tendance enragée de la jeunesse à confier aux murailles urbaines ce qu'elle a sur la patate.

    Charles_Monselet_autoportrait.jpg« On a, de tout temps, écrit sur les murs » disait Charles Monselet en 1854 dans un petit bouquin intitulé Figurines parisiennes.  Ce journaliste du Second Empire illustre son propos d’exemples qui ressuscitent d’éphémères faits d’expression promis, sans lui, à l’oubli qui suit le ravalement des retour à l’ordre.

    Ainsi le cas de Crédeville. C’était un officier de l’armée de la Loire qui, après 1815, « se réfugia , avec le général Gilly, dans les Cévennes » où il aurait trouvé la mort en combattant les royalistes. Tout Paris, vers 1834, était couvert, selon Monselet, de son nom.

    « On ne pouvait pas faire deux pas sans que ce nom ne vous jaillit aux yeux. Les crédevillistes étaient alors partagés en deux camps : ceux qui écrivaient Crédeville tout court, et ceux qui écrivaient Crédeville voleur ».

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    Il faut sans doute voir là une marque de cet esprit de dérision qui animait les habitants de la capitale sous la monarchie de juillet. Dans Le Charivari et les autres journaux satiriques, l’époque était à la poire (caricature de Louis-Philippe) et au gros nez de Bouginier (un malheureux peintre harcelé par ses camarades d’atelier).

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    L’anecdote pourtant a un côté plus émouvant qui la rend attachante aujourd’hui.

    « La personne qui traça pour la première fois le nom de Crédeville sur les murs de Paris, ce fut une pauvre marchande de prunes, une aliénée, dont le visage gardait (…) encore des traces de distinction. (…) Avant la chute de l’empereur, elle avait été fiancée à Crédeville, (…) Des revers de fortune, joints à l’ignorance où elle était du sort de son amant, avaient déterminé un ébranlement complet de toutes ses facultés. C’était le désir de retrouver Crédeville qui lui faisait écrire ce nom sur toutes les murailles ».

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  • Tout un plat

    Dans la série : Les choses qu’on aimerait voir, évoquons aujourd’hui Le Pardon de Biroulic. Nos archives ont conservé trace de cet objet interstiCiel mentionné dans une brochure sur les faïences de Quimper consultée, il y a plus de vingt ans, dans une exposition du Musée départemental breton.

    Citons : « (…) sortis des fours de Locmaria, des assiettes et des plats à ne pas mettre entre toutes les mains. Ainsi Le Pardon de Biroulic représentant une sulfureuse procession d’organes sexuels masculins. Dessiné par un psychiatre quimpérois et produit sous le manteau après la fermeture des ateliers, ce plat produit à 8 exemplaires n’est pas signé bien qu’il semble établi qu’il sorte de chez Henriot ».

    Ceci pour lancer plusieurs bouteilles à la mer au cas ou quelqu’un sache qui est ce psychiatre ou qu’un de nos lecteurs puisse nous éclairer sur Biroulic. Et que -pourquoi pas ?- notre note fasse remonter l’image de ce coquin de plat à la surface.

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  • Le Livre des Sauvages

    Réhabilitons Le Livre des Sauvages. Il est sans doute difficile de rencontrer la première édition (1860) du Manuscrit pictographique américain, précédé d’une notice sur l’idéographie des Paux-Rouges.

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    Emmanuel_Domenech.jpgCet ouvrage dont l’auteur, Emmanuel Domenech (1825-1903) est un missionnaire français qui exerça en Amérique au milieu du XIXe siècle reproduit un manuscrit conservé aujourd’hui à la Bibliothèque de l’Arsenal.

    On trouve cependant facilement sur le Net de très curieuses images qui en proviennent. Elles sont souvent considérées comme de simples gribouillages ou des figurations grossières à caractère  plus ou moins obscène.

    Sans égards à leur diversité, à leur organisation en système graphique original.

     

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     Tout cela parce qu’elles relèvent d’un canular involontaire. Il est attesté en effet que Domenech qui portait aux Indiens des grandes plaines un intérêt scientifique véritable s’est laissé abuser par un recueil de dessins (assorti de légendes explicatives en dialecte germanique) attribuables à un écolier vivant au Canada.

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    Rien de tels que les savants pour se duper ainsi eux-mêmes ! Toute l’histoire du spiritisme le montre, celle de Glozel aussi. Le livre de notre missionnaire-ethnologue suscita rapidement une réfutation nette de la part d’un bibliographe nommé Jules Petzholdt. Comme, à la même période, le mathématien Michel Chasles qui préférait s’aveugler sur les agissements du faussaire Vrain-Lucas, Emmanuel Domenech s’obstina à défendre sa version.

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    Dans une brochure de 1861 intitulée La Vérité sur le livre des sauvages, il maintient que son manuscrit « est l’œuvre d’un chef de tribu instruit par un missionnaire allemand ou celle d’un vieux sachem d’origine souabe » ! On notera que les liens de Domenech avec les colons allemands remontent à son arrivée en Amérique en 1846. Il semble surtout qu’il ait établi sa conviction sur le fait que le manuscrit ethnographique proviendrait du marquis de Paulmy (1722-1787) qui le reçut « avec un dictionnaire iroquois ». Argument d’autant plus décisif qu’il faudrait, selon Domenech, de la bonne volonté pour croire qu’un « homme d’élite et savant comme l’était le marquis » ait pu être mystifié. Peu importe pourquoi c’est Paulmy qui titra de sa main le manuscrit pseudo indien. Peu nous importe que celui-ci ne soit pas l’objet scientifique qu’il aurait pu être. Ce n’est pas une raison pour le discréditer. Parce qu’il mérite d’être considéré d’une autre manière, franchement artistique celle là.

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  • Perles de grève

    A grève perlée, perles de grève. 2018 égalera-t-il 1995 sur le plan de la tradition orale? Certes, du XXe siècle finissant au XXIe bien entamé, on est passé du Café du Commerce aux réseaux sociaux. De la légende urbaine aux fakes news. Mais dans les interstiCes de la communication ordinaire des usagers lambda impactés par le conflit social dans les transports, il pourrait se glisser quelques tropismes à la Nathalie Sarraute. En attendant de voir (ou d’entendre), voici quelques rumeurs tirées des archives d’un de nos lecteurs qui les avait glanées -et notées- entre le 24 novembre et le 18 décembre 1995, sous la rubrique On dit que :

    Quelqu’un a appelé un service de coursiers pour dire : « j’ai un colis fragile, moi-même »

    Obligé de dormir chez une cousine obsessionnelle, le même est réveillé toutes les deux heures par le radio-réveil que celle-ci reprogramme régulièrement

    Le SAMU ne pouvant plus passer, des gens seraient morts dans les ambulances

    Il faut faire des provisions

    Le week end calmera les esprits et tout ira mieux lundi

    Tous les jours, un homme vient au boulot sur un vélo que son fils lui loue 50 Frs

    Il n’y a plus d’argent dans les caisses d’épargne

    Sept cheminots sur dix souffriraient de six roses

    Les femmes enceintes avortent dans les embouteillages ou du moins elles ont des contractions

    Les grévistes se plaignent parce qu’ils n’ont pas de moyens de transport pour se rendre au piquet de grève

    Dans une manifestation une voiture de R.P.R. [parti de la droite gaulliste au pouvoir alors] a foncé dans la foule ; un postier a été blessé mais pas grièvement

    Il faudrait que les Allemands reviennent

    Cette année, le Marathon de Paris sera organisé par la S.N.C.F.

    La femme d’un copain c’est sacré même pendant les embouteillages

     

    Note : vingt trois ans s’étant écoulés, il y a naturellement prescription pour ce bêtisier qui risque, dans les jours prochains, d’être actualisé sur la Toile.

     

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  • Æsculape c’est Byzance

    Un curieux dessin polygonal. C’est le titre d’un article paru en décembre 1911 dans le n° 12 d’Æsculape, une revue traitant des sciences, des lettres et des arts dans leurs rapports avec la médecine.

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    Article illustré par un portrait de « genre byzantin » qui a tout de suite rappelé quelque chose à notre camarade Ani. En août 2010 et juin 2013, sur son blogue Animula Vagula, elle avait posté de fantômatiques images visiblement de la même main. Elles étaient dues à une certaine Marie Egoroff.

    Le dessin d’Æsculape émane « d’une dame n’ayant étudié ni le dessin ni la peinture » dont les initiales sont : C.-B. d. l. T. S’agit-il d’un pseudonyme adopté tardivement pour protéger l’anonymat de l’auteur ? Voilà le mystère qui s’épaissit, ce qui n’est pas fait pour nous déplaire. Le texte dont l’artiste a accompagné son dessin nous en apprend pas mal sur ce créateur habile à naviguer entre divers courants.

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    C.-B. d. l. T. réfute l’opinion selon laquelle ses dessins auraient été obtenus par la suggestion hypnotique. Plusieurs de ses portraits ont certes été réalisés en présence de psychologues dont Théodore Flournoy, célèbre pour ses travaux avec le medium-artiste Helen Smith (1961-1929). Mais « ces messieurs se sont abstenus de toute intervention ».

    Ne subissant aucune modification de son état de conscience quand elle dessine Madame C.-B. d. l. T. (ou plus vraisemblablement Marie Egoroff) écarte toute idée d’auto-suggestion. Il suffit simplement que sa main « munie d’un crayon (…) se pose sur le papier pour qu’aussitôt » son bras « se mette en mouvement et traces des hachures, des traits d’une finesse extrême, comme burinés (…) ». Il ne faut cependant pas, selon elle, « classer cette médiumnité parmi les cas pathologiques ». La dessinatrice souligne son extraordinaire bonne santé, parle de son « caractère très modéré ». Elle n’est, dit-elle, « ni enthousiaste, ni imaginative » et son humeur « est parfaitement égale ».

    Etrange insistance qui révèle peut-être qu’entre 1894-1898 (dates des œuvres signalées par Animula) et 1911 (date de l’article d’Æsculape) Marie Egoroff a ressenti les inconvénients d’une popularité paranormale. Tout au plus admet-elle que son « don » lui semble « miraculeux ». Elle nous éclaire aussi sur les conditions d’exécution de ses portraits : « en moins d’une heure, souvent même sans regarder pendant plusieurs minutes ce que je fais, sans savoir en tous cas ce que cela va donner jusqu’à la fin ». Fin qui coïncide avec le remplissage total de la feuille.

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  • Allô Brigitte

    Il arrive que l’actualité rapproche des faits qui en eux-mêmes n’ont rien à voir mais dont la juxtaposition stimule toutefois les zygomatiques. Ces temps derniers, nous avons noté deux attitudes qui témoignent à leur manière d’un état d’esprit plutôt interstiCiel.

    Mentions spéciales de l’ii donc à Julien Coupat qui a pris son goûter pendant une audience du procès où il comparaît et au lycéen anonyme qui a crié « Brigitte, épouse-moi ! » lors de la visite de la Première Dadame au lycée Carnot de Dijon.

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    C’est un plaisir de saluer l’introduction de la barre chocolatée dans les tuyaux du processus judiciaire.

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    C’est une satisfaction de goûter à l’ironie piquante d’un jeune représentant de notre future élite dans une cérémonie médiatique de la capitale moutardière.

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    Dommage que Michèle (Alliot-Marie) n’ait pas été là pour voir le prévenu de « l’affaire de Tarnac » exercer ses droits à siroter pépère son maté.

    Brigitte était à Dijon par contre pour revendiquer les siens à dispenser des leçons de morale à une jeunesse trop facilement harcelante. Mais elle n’a rien entendu.

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  • Vieux chameaux

    Le désert appelle le chameau comme la saucisse la moutarde. Qu’est-ce qu’un chameau ? Pas seulement une personne vache. « Un chameau c’est un cheval dessiné par une commission d’experts » dit Francis Blanche. Un chameau ou un dromadaire : on n’est pas à une bosse près! Des camélidés en tous cas.

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    On vient d’en découvrir un petit troupeau pas loin de Sakaka sur trois éperons rocheux (trois bosses en somme) dans une zone quasiment inexplorée de la province d’Al-jawf. 

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    Du genre monumental les chameaux, sculptés en haut et bas-reliefs. On soupçonne les Nabatéens, un peuple ancien de l’est du Jourdain d’avoir fait le coup.

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    Il fallait pourtant être un peu à l’ouest pour aller faire du land art dans ce coin sans flotte de l’Arabie saoudite à l’interstice de l’antiquité et du premier millénaire de notre ère.

     

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  • Les mosaïques exaltées de Louis Terrasse

    Encore Vialatte et Bonaparte toujours. Ou comment l’Égypte ramène à l’Auvergne. Le Dilettante, en 2002, a publié Au coin du désert, un recueil de textes du grand Alexandre écrits à l’ombre des Pyramides en 1938. Lecture idéale en ces temps où l’on passe sans transition de la froidure neigeuse à la douceur printanière.

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    « En passant dans la rue Jacob » écrit Vialatte, « il m’a semblé sentir soudain souffler le vent d’Aboukir. J’avais vu, derrière une vitre, Bonaparte qui me regardait de ses yeux qui nous suivent encore ».

    Et notre chroniqueur d’énumérer les lieux où l’image du conquérant corse se retrouve. « En culotte blanche dans les petits cafés d’Alexandrie, sur des calendriers-réclames », « au musée de l’Orangerie dans le pêle-mêle glauque et mordoré des antiquailles et des estampes ». L’auteur évoque les Mayençais qui « fleurissent la tombe de ses grognards ».

    Et puis il nous livre soudain un de ses morceaux de curiosité dont il a le secret : « le garde champêtre de Viverols, dans le Puy-de-Dôme, l’immortalise en mosaïques exaltées faites d’ivoire, d’écaille d’huître et de boutons de culotte ! ». On aimerait voir ça.

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    Petrus Batselier, dans un article paru en 1997 dans le Dossier Vialatte de L’Âge d’homme (AV le temps d’un pique nique avec Père Ubu et trois satrapes) nous en apprend davantage. Le garde champêtre s’appelait Terrasse. Il exerça divers métiers dont celui de menuisier et de restaurateur.

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    A 11 ans, « Le début de sa carrière artistique consista en une reproduction en ruche de pin, inspirée par l’image du cahier d’école de marque Labor improbus.

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    Il réalisa ensuite ses rêves –Passage des Alpes, Napoléon devant Ratisbonne, la Bataille des Pyramides etc.– en écaille d’huître et en boule de billard ».

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    Créateur d’un Musée des Merveilles dans sa salle à manger, Terrasse est aussi l’auteur d’un objet poétique par l’adaptation d’un guidon de bicyclette à une faux.

    Et c’est ainsi…

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  • Un petit bonhomme de Charonne

    Grotte alors ! Ça se complique. Avec les rats le choléra n’est jamais loin. Celui de 1832 remonte à la surface à l’occasion de notre précédent post. L’un de nos lecteurs, enragé rongeur d’archives nous signale un texte de l’historien Lucien Lambeau paru en 1921 dans son Histoire des communes annexées à Paris en 1859. Dans un passage sur le village de Charonne, Lambeau mange le morceau.

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    A propos d’une « guinguette curieuse datant de la première moitié du dix-neuvième siècle », il note qu’Émile de Labédollière, dans Le Nouveau Paris (1859) « raconte que, pendant l’épidémie de choléra », le patron de cette guinguette « avait organisé, au profit des orphelins de la terrible maladie, une sorte de grotte, sur les parois de laquelle étaient appliqués des débris de verrerie de couleur et de porcelaine, lesquels, vus à travers une lentille grossissante donnaient l’illusion d’une grotte enchantée ». Bingo ! c’est notre grotte nous sommes nous dit.

    Pas plus de Rat-goutteux que de beurre en branche cependant dans le rapport de Lucien Lambeau. Celui-ci fait état d’une autre enseigne : Au Petit bonhomme qui … La description qu’il en fait : « un enfant accroupi (…) » dans un décor représentant « le cabaret avec les arbres qui l’ombrageaient » autorise à penser que l’on ne craignait pas les blagues scatologiques sous la monarchie de juillet.

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    S’agit-il par conséquent d’une grotte différente de celle décrite par Ernest d’Hervilly? Il faudrait admettre que ce genre d’attraction était monnaie courante dans les cabarets de la ceinture de Paris où le vin n’était pas cher. C’est peu probable étant donné l’originalité de cette création qui a frappé les contemporains.

    Simplement remonte-t-on de 23 ans dans le temps avec le témoignage de Labédollière, ce qui explique sans doute le changement du nom de l’établissement. « Il ne reste rien du Petit bonhomme qui… » note Lucien Lambeau mais sa description a le mérite de localiser l’endroit où la maison était située : « à l’angle de la rue du Surmelin et de la rue Pelleport » dans l’actuel 20e arrondissement de Paris. A la pointe nord du quadrilatère formé par l’hôpital Tenon (anciennement de Ménilmontant) dont la construction (1870-1878) a modifié les lieux.

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    Pour les nostalgiques de la grotte du Rat-goutteux (ou du Petit bonhomme), ce petit bonus d’Ernest d’Hervilly pour la route : « Je me rappelle des ponts supendus sur des abîmes où grondait une eau écumeuse, des antres mystérieux où s’ébauchaient des formes vagues, des forêts accrochées au flanc à pic de montagnes se perdant dans les nues ; tous les plus étonnants aspects d’un monde après un déluge, et couverts des débris de choses humaines, étaient réunis dans cette grotte dont les divisions fantasmagoriques vues à travers les lentilles, prenaient des proportions insensées ».

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